LA CARAVELLE "IZARRA"
1930/1949

 
                                                                                   ... "Vois sur ces canaux
                                                                                          Dormir ces vaisseaux
                                                                                          Dont líhumeur est vagabonde
                                                                                          Cíest pour assouvir
                                                                                          Tes moindres désirs
                                                                                          Qu'ils viennent du bout du Monde"...

                                                                                                       Ch. Baudelaire
 
 
 

En 1926 débarqua à Honfleur le Docteur Carlos NOEL, Maire ou Gouverneur, on ne sait plus très bien, de Buenos Aires.

Flanqué díun architecte naval, Mr DERVIN, et armé de plans précis, il frappa à la porte du bureau de Mr PRENTOUT, constructeur de navires.

Les chantiers navals díHonfleur vivaient déjà sur une gloire passée et déclinaient à la mesure de la chute díactivité du port. Ils devaient surtout mettre en chantier des bateaux de pêche, des crevetiers qui, avant la guerre 39, fonctionnaient encore à la voile.

Aussi quelle ne fut pas la surprise de Mr PRENTOUT de se voir commander pour exécution immédiate un navire quíon baptisa à tort îCaravelleî. Le futur navire níavait rien à voir avec le ìSanta Mariaî de Christophe Colomb, quíil était supposé faire revivre. Il síagissait, en réalité, díun modèle de brick goëlette, proche de ceux sur lesquels navigua souvent notre fameux Jean DOUBLET, illustrissime marin honfleurais du XVII°/XVIII° siècle.

Son propriétaire, le Docteur Carlos NOEL níavait pas líintention de jouer au flibustier sur les côtes Argentines ou de tourner ìLa Fille du Pirateî en décors naturels.

Il demandait à Mr PRENTOUT díaménager líintérieur du navire à la manière díun yacht de plaisance luxueux, avec de grands salons, cabines avec salle de bain, et un système sophistiqué díhydrothérapie.

En somme, un yacht à la Onassis, version pirate des Caraïbes, dirions-nous aujourdíhui.

Mr PRENTOUT releva le défi malgré le côté farfelu de la commande. Le client a toujours raison !

En septembre 1930, on procéda au lancement de líIZARRA.Tel était le nom de baptême imposé par son propriétaire. IZARRA signifie ìétoileî en langue basque.

Le drapeau argentin, bleu, barré díune bande blanche comporte une étoile dorée. Ceci explique, peut-être, cela.

A onze heure du matin, à la minute prévue, líIZARRA glissa lentement vers le plan díeau de líavant-port, devant une foule considérable. La mise à líeau díun beau bâtiment est toujours un moment díémotion. A fortiori lorsquíil síagit díun navire qui ressemble à un fantôme, à un ancêtre disparu depuis plus de 150 ans !

Champagne, petits fours, fanfare, discours des personnalités et congratulations mutuelles furent le programme de cette journée.

Personne níaurait pu prévoir, un instant, la suite des evènements.

LíIZARRA fut remorqué dans le Bassin de líEst, malheureusement disparu et remplacé par un parking.

Les Etablissements BIETTE, grands spécialistes en matière de voiles, devaient équiper la goëlette, et les Etablissements PRENTOUT terminer líéquipement du beau navire un tantinet anachronique, mais oh ! combien sympathique, qui , cerise sur le gâteau, complètera le décor unique du Vieux Bassin pendant 15 ans.

Les premiers essais en mer eurent lieu le 14 septembre 1930, mais un méchant coup de vent au large de Ouistreham faillit le faire chavirer. Fort heureusement les moteurs installés à bord, mis en route in extremis, permirent de redresser le navire et sauver la situation.

Sur la route du retour, la Caravelle fit une escale au Havre où le Docteur Carlos NOEL régala
tous les participants aux essais, histoire de les remettre de leurs émotions.

En fait, si Mr PRENTOUT avait réussi un bien joli bateau, les plans fournis étaient, par contre, ceux díun navire díopérette incapable díaffronter la haute mer.

Peu de temps après, des ennuis financiers gravissimes mirent le Docteur Carlos NOEL sur la paille, et líaménagement défintif de son beau navire ne fut jamais terminé. On dit même que tous les fournisseurs ne furent pas intégralement payés ...

Pendant quelque temps la maintenance de líIZARRA fut assurée, mais les fonds étant à sec, la Caravelle commença à prendre líeau.

Badauds et touristes vinrent par milliers admirer cette goëlette de cinéma, si vraie en apparence
quíelle fit rêver une génération díHonfleurais, dont je fais partie, durant leur prime jeunesse.

Gageons que plusieurs centaines de peintures du Vieux Bassin ont été réalisées avec pour décor notre Caravelle au temps de sa splendeur et même de sa décrépitude de 1937 à 1949. Je dis ìNotre Caravelleî car au fil des années elle avait acquis le statut de monument historique Honfleurais, et faisait partie intégrante du patrimoine et du paysage.

En 1939, une société Parisienne acheta Notre Caravelle pour líacheminer à Paris, líinstaller sur les bords de la Seine entre le Louvre et la Concorde, et líaménager en restaurant de luxe avec des garçons déguisés en corsaires pour faire le service !

1940 vit arriver la guerre à Honfleur. Le 19 juin, trois jours après líarrivée des troupes Allemandes, la Caravelle coula dans le Vieux Bassin. Elle fut renflouée en septembre, mais les frais de réparation dépassaient les moyens des restaurateurs Parisiens.

Ils mirent les pouces, eux aussi.

Dans une certaine mesure, il est heureux que la Caravelle níait pas terminé en gargote parisienne. Cíeût été indigne aux yeux des Honfleurais.

Curieusement un plaisantin écrivit un article dans líIndépendant Honfleurais en 1971 dans lequel il prétendait que la Caravelle avait été sortie du Vieux Bassin, remorquée en pleine mer par la Marine Allemande durant líoccupation, et coulée à coups de canon.

Cíeût été une fin plus digne pour ce symbole de la Mer et de líAventure. La réalité est tout autre.

Quatre ans de guerre, quatre ans durant lesquels les campagnes de dragages ne furent pas assurées et la vase, líéternelle ennemie des Honfleurais, envahit inexorablement tous les bassins du port.

LíIZARRA, sur le quai de la Lieutenance níavait même plus à flotter ; la vase lui servait de lit. Mâts et gréements disparurent très vite.

En 1947, il ne restait plus quíune pauvre carcasse sur laquelle se jetèrent des Honfleurais, avec la bénédiction de la Municipalité, à la recherche de bois de chauffage du fait díun hiver rigoureux.

En 1949, lorsque les travaux de dévasement du Vieux Bassin furent enfin réalisés, il fallut líintervention díune bigue de 40 tonnes pour extirper de la vase la quille et les restes de membrures qui y pourissaient depuis 9 ans.

Ainsi disparut de notre paysage local un navire, factice peut-être, mais un décor qui faisait partie de la mémoire affective de tous les Honfleurais. Pour les gens de ma génération, dans le Vieux Bassin de notre enfance, régnait une Caravelle immobile qui, comme Baudelaire, nous invitait au voyage.
 

Retour au musée

Retour à Histoires de Honfleur