LE BATEAU DU HAVRE
ou
La Longue histoire des "Traversiers" Honfleurais

 

La Haute et la Basse Normandie connaissent depuis toujours une frontière naturelle qui a constamment séparé les habitants de notre belle province. Il síagit, bien entendu, de la Seine qui serpente majestueusement de Paris jusquíà la mer.

Cíest à Rouen que furent construits les derniers ponts en aval de Paris en direction de líestuaire, et il faudra attendre les années toutes récentes de 1950/1955 pour voir la Seine franchie à nouveau, en aval de Rouen, par des ponts à Tancarville et à Brotonne, puis, tout récemment, par le fameux Pont de Normandie qui devait síappeler, à juste titre, Pont díHonfleur...

Le Bac de Berville verra le jour dans les années 1935. Avant cela ? Rien !

Pour aller du Havre à Caen, par voie terrestre, il fallait remonter jusquíà Rouen, puis redescendre vers Lisieux et faire ainsi un détour considérable, inconvénient majeur à líépoque des diligences.

Avant même que le Havre níexiste, il fallait bien passer díune rive à líautre aux temps moyenâgeux où Honfleur et Harfleur gardaient líentrée du fleuve contre les envahisseurs anglais durant la guerre de Cent Ans...

On retrouve, dans les vieux textes du XII° siècle, des donations et des exemptions de droits de passage de líestuaire entre Honfleur et Harfleur, en faveur des Abbayes de Fécamp et de Montivilliers, ce qui revient à dire quíil existait un service régulier reconnu et ... taxé par les autorités régionales.

Haute et Basse Normandie avaient des économies complémentaires : plus de céréales au Nord, et davantage de fruits et légumes au Sud, díoù des échanges réguliers entre les deux rives.

Passagers, marchandises, et bien sûr veaux, vaches et cochons franchirent líestuaire de la Seine pendant des siècles dans la délicieuse promiscuité de bateaux à voile, souvent non pontés. On peut imaginer facilement líinconfort et le côté folklorique de la situation surtout en cas de mauvais temps ! Les cochons ont, parait-il, le mal de mer...

Líestuaire de la Seine aujourdíhui assagi, ceinturé de digues, est désormais relativement facile à franchir.
 
 

Au Moyen Age et même jusquíà líaube du XIX° siècle, il en était tout autrement. Nos ancêtres ne disposaient pas des moyens techniques pour réguler les flux contraires de la Seine et des marées montantes. Les bancs díalluvions se baladaient, changeant de place et de forme au gré des courants les plus forts. Le vent, la pluie et le brouillard níarrangeaient pas les choses pour des navires de modestes proportions, tant et si bien que le voyage devenait souvent une aventure maritime, pleine de risques pour líensemble de la cargaison humaine et animale !

Les passeurs, lorsque le temps était mauvais, níhésitaient pas à ìracketterî les pauvres passagers lorsquíils étaient à mi-parcours, en leur faisant payer un supplément du fait des efforts à fournir et des périls à affronter !

Le danger níétait pas tout à fait illusoire, et il arriva ce qui devait arriver un jour ou líautre. En 1574 , la navette fera naufrage et de nombreuses victimes.

 Líhistoire ne mentionne pas díautres accidents du même genre. On peut, donc, en conclure que, soit le franchissement de líestuaire ne présentait pas de véritables difficultés, soit que les capitaines des navettes qui se succédèrent pendant cinq cents ans étaient, et cíest normal pour des Honfleurais, de très bons marins !

Le Port de Harfleur, dès le XVI° siècle, fut étouffé, ensablé et bientôt inaccessible du fait des alluvions qui condamnèrent la soeur jumelle de Honfleur à disparaître de la liste des ports de mer.

A líinitiative de François Ier qui voulait une installation portuaire protégée des limons de la Seine, le Havre de Grâce, fut crée à grand renfort de ducats royaux. On craignait aussi que Honfleur subisse le même sort que sa voisine díen face, fort heureusement à tort... ou presque !

Durant plusieurs siècles, les navettes síappelèrent le ìPassagerî ce qui est normal compte tenu de la mission essentielle des ìbarques passagèresî. Au Canada aujourdíhui encore, les bacs qui joignent les deux rives de líimmense Saint Laurent sont dénommés des ìTraversiersî suivant un rigoureuse logique quíon retrouve très souvent dans la langue française savoureuse pratiquée par nos cousins québécois...

Les ìPassagersî, donc, augmentèrent en nombre et en fréquence au fur et à mesure du développement du Port du Havre et de líaccroissement du trafic entre les deux rives.

Louis XIV moralisa la réglementation et les habitudes pour mettre fin au ìracketî des passeurs.

Par ailleurs, líHôpital de Honfleur cherchait désespérément des revenus réguliers pour assurer vivres, couverts et soins à la centaine díindigents dont il avait la charge. Devenu Hôpital Général, il devait obligatoirement recevoir en sus tous les soldats malades ou blessés qui échouaient dans la région.

Il en était de même pour líHôpital du Havre, et il fut décidé que les profits des ìPassagersî reviendraient à part égale à chacun des hôpitaux des deux ports de líestuaire. La ville du Havre
 
 

tenta de síapproprier la totalité des bénéfices des navettes, et il fallut líintervention du Duc díOrléans pour rétablir une juste répartition, après 20 ans de chicanes. Il fut décrété, en fait, que chaque hôpital aurait ses barques passagères. Ainsi naquit une concurrence entre chaque port et chaque navire quíon baptisa les ìbateaux de líHospiceî qui perdurèrent jusquíen 1890.

Bien avant cela, dès 1820, des armements síintéressèrent à cette ligne très concurrencée en alignant un navire révolutionnaire pour líépoque. Il síagissait díun bateau à aubes actionnées par un moteur à vapeur baptisé le ìTritonî.

Ce fut un bouleversement des habitudes brocardées par les membres du fameux club honfleurais ìBout de la Jetéeî.

     ìCe sont des fous qui veulent entreprendre une chose pareilleî
     ì Personne ne se risquera à faire le voyage du Havre dans ces machins là. Cela ne tiendra pas quinze joursî.

Le club du ìBout de la Jetéeî regroupait, en fait, des bourgeois plus très jeunes, des terre-neuvas à la retraite, des officiers en demi-solde, des capitaines qui avaient jeté définitivement leur sac à terre.

En réalité, il y avait trois clubs divisés par affinité politique et religieuse. Des nostalgiques du ìPetit Caporalî,  des Royalistes satisfaits et des Républicains pleins díespoir.

Toutes tendances confondues, par tous les temps, ces vieillards chenus arpentaient la jetée chaque matin, surveillaient les allées et venues des navires et refaisaient le monde dans la meilleure tradition de líéternel ìCafé du Commerceî.

Ces conservateurs de tout poil avaient pourtant dû voir passer au large díHonfleur, très exactement le 30 mars 1816, ìLíEliseî, premier navire sans voile, équipé de roues à aubes, crachant la fumée noire de son moteur à vapeur. Cet engin bizarre venait de Londres et remontait jusquíà Paris où il recevra un accueil triomphal alors que, le long des rives, de Honfleur à Paris, les villages sonnaient le tocsin au passage de ìcette pompe à feuî qui faisait peur aux vaches qui níavaient pas encore vu passer de train, mais cela viendra vite !

Revenons au ìTritonî en 1820, soit quatre ans seulement après le passage de ìLíEliseî.

Le 20 novembre de cette année là, le premier ìbateau du Havreî entrait en grande pompe et síamarrait au Quai des Passagers, devant le vénérable hôtel du Cheval Blanc, au son de la musique du Régiment díInfanterie. Ses larges roues à aubes battaient líeau de mer avec entrain et arrosaient copieusement les membres du ìBout de la Jetéeî, venus, goguenards, assister à líarrivée de la ìpompe à feuî.

A líorigine de cette innovation à la technique révolutionnaire était un certain Beasley, consul des Etats Unis au Havre.

Selon toutes vraisemblances, líépopée de son compatriote Fulton devait être à líorigine de son initiative audacieuse.
 
 

Fulton était un ingénieur américain qui avait fait une démonstration spectaculaire sur la Seine à Paris en aôut 1803 ! Un navire à aubes actionnées par ìun grand poêle et un tuyauî, autrement dit une ìpompe à feuî, avait évolué sur le fleuve sous les yeux ébahis des parisiens !

ìLe chariot díeau mû par le feu níest quíun jouetî affirma le Journal des Débats, le 26 thermidor An XI.

Napoléon, au faîte de sa gloire, déclara superbement :

ì Il y a dans toutes les capitales une foule díaventuriers et díhommes à projet offrant à tous les souverains de prétendues merveilles qui níexistent que dans leur imagination. Ce sont autant de charlatans et díimposteurs. Cet américain est du nombre ; ne míen parlez pas davantage ì.

Fulton rentra chez lui et les américains pragmatiques adoptèrent immédiatement ìla pompe à feuî de leur compatriote. En 1815, soit 12 ans après le rejet méprisant de Napoléon, une ìcentaine de pyroscaphes sillonnaient les fleuves et les grands lacs des Etats-Unisî.

Ce qui revient à dire que les français en général, et leur gouvernants en particulier, ont toujours eu un ìmétro de retardî.

A Honfleur, malgré le scepticisme des ìBout de la Jetéeî, le Triton finira bien par síimposer.

Le bateau à aubes níétait pourtant pas adapté à la navigation dans un estuaire agité et líhélice du pauvre Frédéric Sauvage ne síimposera, là où elle était née, que beaucoup plus tard.

Il y eut, en effet, un ìBateau du Havreî qui assurera le service entre le Havre, Honfleur, Trouville, Caen et Rouen baptisé ìAugustin Normandî, construit dans les chantiers navals du même nom et, bien sûr, équipé díune hélice et non plus de roues à aubes.

Le ìBateau du Havreî, après le ìBateau de líHospiceî et le ìPassagerî, assurèrent leur navette quotidienne jusquíà pratiquement la veille de la deuxième guerre mondiale.

Ceux qui ont connu le ìBateau du Havreî, quíil síagisse du ìFrançois 1erî ou du ìColibriî, sont de moins en moins nombreux et ne peuvent évoquer quíavec nostalgie líépoque où deux fois par jour débarquait, entre la Lieutenance et líHôtel du Cheval Blanc, la foule havraise, honfleuraise et déjà les premiers touristes, pas toujours bien remis díune traversée quelquefois mouvementée, síils níavaient pas pris soin díingurgiter le remède miracle de líépoque et du cru contre le mal de mer pompeusement appelé ìPasseocéanî quíun pharmacien de Honfleur avait mis au point pour les estomacs fragiles...
 
 

BIBLIOGRAPHIE

- Archives Municipales díHonfleur.
- Charles Bréard, Vieilles Rues et Vieilles Maisons de Honfleur (Publications de la Société   Normande díEthnographie et díArt Populaire. Le Vieux Honfleur)
- Le Havre , Promenades et Causeries díEdmond Spalikowski, Editions Maugar
- LíAlmanach de líHistoire, André Castelot, Librairie Académique Perrin 1962
- Histoire de la Ville de Honfleur, P. Thomas, E. Dupray, Honfleur 1840

 

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