Paul DEMARAIS
ou
L'Epopée d'un pharmacien-inventeur et d'un président virtuel

Décidément certains apothicaires d'hier, pharmaciens d'aujourd'hui sans compter les droguistes, respirant l'air d'Honfleur, n'ont pas toujours eu une existence ordinaire ou ont engendré des rejetons à la destinée exceptionnelle.

Le premier d'entre eux , au XVII° siècle, François Doublet, apothicaire de la rue Brûlée, aura une vie aventureuse qui n'a rien à voir avec celle d'un paisible herboriste et marchand de pilules puisqu'il courra le monde à la recherche de la fortune du Canada à la Côte d'Afrique. Qui plus est son fils sera le plus célèbre de nos marins, Jean Doublet, le corsaire d'Honfleur.

Viendra ensuite Nicolas Pierre Jacques Romain, droguiste de son état, qui exercera son métier sans bruit et sans histoire au Carrefour Notre Dame. Par contre, le premier des ses fils, baptisé Pierre Ange Romain, qui deviendra procureur au Parlement de Rouen, se passionnera pour la chimie et les montgolfières. Cette fâcheuse inclination le conduira tout droit à Boulogne-sur-Mer en compagnie de Pilâtre des Rozier. Ils seront tous les deux les victimes de la première catastrophe aérienne du monde en s'écrasant avec leur balon sur les falaises de Wimereux en 1785.

Le troisième de le liste sera un pharmacien on ne peut plus traditionnel, à l'existence bien tranquille, mais, et le " mais " est d'importance, il engendra un fiston qui est une gloire honfleuraise dont tous les chansonniers de France et de Navarre se proclament, encore aujourd'hui les héritiers spirituels. Il s'agit, bien sûr, d'Alphonse Allais.

Nous arrivons au quatrième personnage objet du présent article. Il faut dire d'abord qu'il ne s'agit pas d'un honfleurais " pur sucre ". C'est un " horsain " originaire des environs d'Etretat, qui, pharmacien de première classe, comme on le disait à l'époque, vint s'installer place Hamelin, après avoir racheté la pharmacie Lelandais, qui lui-même avait succédé au frère du Roi des chansonniers.

On verra ce que l'avenir réservera à cette officine au destin exceptionnel. Jamais deux sans trois !
Compte tenu de son passé peu banal, la pharmacie actuelle comporte un petit musée dans l'arrière boutique dont l'accès est réservé , bien sûr, à de rares initiés. Que je sache, rares sont les pharmacies françaises qui comportent un musée dans leur arrière boutique !

Revenons à notre " horsain " qui s'appelait Paul DEMARAIS, et qui débarqua à Honfleur en 1927. Il avait déjà 55 ans et venait tout droit de Lurey-Levy, petite ville proche de Moulins dans l'Allier où il avait abandonné son commerce pour des raisons alors obscures. Il avait, paraît-il, fait un petit séjour à l'Asile de Moulins ...

Très vite, Paul DEMARAIS fera parler de lui. Il semblerait qu'il ait été un professionnel compétent et dynamique.

A cette époque, le pharmacien avait encore un rôle très important et fabriquait lui-même sirops et potions dans son laboratoire personnel, en fonction des prescriptions médicales fournies par le Médecin. On était encore loin des livraisons quotidiennes des laboratoires industriels d'aujourd'hui jusque dans la plus isolée des officines de province. Paul DEMARAIS avait, paraît-il, un sens inné des proportions, une expérience déjà ancienne et une compétence indiscutables.

Malheureusement, son énergie, puis son imagination, enfin son délire l'amenèrent à quelques excès. Il prétendait avoir des solutions médicamenteuses de sa composition pour soulager la plupart des maux de l'humanité souffrante. Cela allait des vomissements de la grossesse à la chute des cheveux en passant par la tuberculose, s'il vous plait, et bien sûr l'obésité.

Cependant, sa grande invention, sa potion magique, qui aura un succès certain était un remède contre le mal de mer qu'il baptisa le PASSOCEAN.

L'immeuble de sa pharmacie, place Hamelin, avait été repeinte et vantait en lettres énormes son produit miracle à tous les passagers du Bateau du Havre qui accostait tous les jours à 20 mètres de sa boutique.

Il s'agissait d'un flacon à respirer en cas de malaise et cela marchait car, comme chacun sait, la traversée Honfleur - Le Havre n'était pas toujours une partie de plaisir.

Ces activités professionnelles ne semblaient pas suffisantes pour absorber tous les instants de notre potard. Il publiera tout d'abord une méthode pour apprendre l'Anglais :

" Méthode d'Anglais Demarais spéciale pour apprendre à parler "

Il semblerait que sa technique n'était pas complètement farfelue puisqu'elle aurait obtenu un prix, le " Prix Broquette-Gonin ", délivré en 1931 par l'Institut de France, - encore que cette information donnée par DEMARAIS lui-même est pour le moins sujette à caution.

Rêve et réalité seront, en effet, chez notre homme des compagnes quotidiennes et permanentes rendant difficile le tri nécessaire pour l'observateur le plus objectif. Il est certain, au demeurant, que Paul DEMARAIS était un personnage peu ordinaire ; Il avait, en avance sur son époque, un sens inné de ce que pouvait apporter une publicité bien faite et répétitive. Doué d'un sens du commerce indiscutable, son bagout de politicien ou de marchand de cravate (au choix) faisait merveille d'autant qu'il ne manquait pas d'humour avec, en prime, un culot à tout épreuve.

Avec un tel bagage tous les espoirs sont permis !

Il alla donc jusqu'à publier " Le Livre d'Or de la Méthode d'Anglais Demarais d'Honfleur " en reproduisant les courriers de remerciements et accusés de réception des grands personnages à qui il avait envoyé un exemplaire de sa fameuse méthode.

Par démagogie et/ou par prudence électoraliste pour certains d'entre eux, il reçut, en effet, du Secrétariat du Président de la République, Gaston Doumergue, du Président du Sénat, Paul Doumer, du Président du Conseil, M. Tardieu, du Sénateur local Chéron, d'Henri Laniel, député du Calvados, - qui un accusé de réception, qui un petit mot encourageant ou aimable. Cela ne coûtait pas cher et faisait toujours plaisir aux électeurs potentiels...

DEMARAIS n'oubliera pas l'evêque de Lisieux. Il ira jusqu'à adresser sa méthode à Henri de Régnier, à l'époque Académicien, lequel se souvenait si peu de ses origines honfleuraises.

Notre pharmacien utilisera ainsi astucieusement ces encouragements officiels pour prouver que sa méthode était reconnue et soutenue, à la fois par l'Académie, l'Eglise et le Monde Politique, - des fois que cela pourrait augmenter les ventes !

Tout aussi éloignée de la pharmacie et de ses sirops, une autre invention occupera un temps notre vibrionnant apothicaire.

Il écrivit, en fait, un petit opuscule qu'il vendait 10 francs et qui était destiné à faire faire des économies de chauffage à ses concitoyens.Notre homme était fou bien sûr, mais ses conseils en matière d'économie d'énergie, - voilà un concept bien moderne pour l'époque -, étaient, pour la plupart frappés au coin du bon sens autant qu'on puisse en juger à la lecture de ses douze " leçons ".

Toutes ces activités ne semblaient pas suffisantes pour occuper cet éternel agité. Paul DEMARAIS avait d'autres ambitions politiques, bien sûr.

Il réussit à se faire élire comme Conseiller Municipal en 1933. A partir de ce moment-là il ne se contrôla plus. Il alimentera la chronique honfleuraise par ses outrances, ses indignations, ses coups de gueule et ses injures distribuées généreusement à la bourgeoisie et les notabilités honfleuraises.

Il sera le poil à gratter du Conseil Municipal et le cauchemard du Docteur Brehier, le maire de l'époque. Il décidera alors de fonder un journal, considérant que la Presse locale, l'Echo Honfleurais, en l'occurrence, ne lui ouvrait pas suffisament ses colonnes pour exprimer sa colère et dénoncer les turpitudes de l'un ou de l'autre de ses concitoyens.

C'est ainsi que les honfleurais virent paraître " Le Journal des Ecrasés de la Nation " en 1934. Cette feuille de choux, à la parution intermittente, était supposée prendre la défense des commerçants, des agriculteurs, des marins, des ouvriers et employés, des petits rentiers et retraités, et des anciens combattants ! Ouf ! - Tous écrasés qu'ils étaient par une fiscalité étouffante, une administration aveugle, un pouvoir municipal et politique corrompu.

Avec une telle cohorte " d'écrasés ", DEMARAIS jugea qu'il était temps de créer un parti politique, " Le Parti National Humanitariste ", dont le programme et les 40 articles statutaires firent la une du Journal des Ecrasés en janvier 1935, entre deux publicités pour le Passocéan, la méthode d'Anglais ou la potion magique pour chauves désespérant de leur calvitie... Jusqu'en 1939, DEMARAIS alimentera la chronique quotidienne de tous les honfleurais victimes ou spectateurs de la dernière foucade de leur potard délirant.

L'Europe était alors inquiète, la guerre à nos portes, mais l'échéance était là. Menacés de guerre ou pas, il fallut organiser l'élection du Président de la République, prévue pour le 5 avril 1939.

L'heure n'était donc plus à la rigolade.

Paul DEMARAIS estima, lui, qu'il devait sauter sur l'occasion pour se faire entendre. Quand on est le créateur d'un journal, fondateur d'un parti politique, on ne peut pas ne pas se présenter aux élections présidentielles.

C'est ainsi que notre candidat honfleurais débarqua dès potron minet à Versailles, sur la Place d'Armes, le 5 avril 1939. La poitrine couverte de décorations imaginaires et de médailles fantaisistes, à la manière d'un général mexicain, avec autour du cou la Grand Croix de " Commandeur de l'Ordre Universel du Mérite Humain ", du " Grand Prix Humanitaire de Belgique ".

Paul DEMARAIS se lança alors dans une harangue injurieuse et vengeresse en distribuant des tracts pour le moins peu aimables pour le Président Albert Lebrun.

La Police Versaillaise perdit patience et embarqua notre candidat au poste.

Imperturbable, le président virtuel continua à discourir devant un parterre d'agents goguenards, de dames de petite vertu et de clochards qui en avaient pourtant vu, mais qui, cette fois-ci, n'en revenaient pas ! DEMARAIS fut bientôt rejoint par cinq autres candidats du même acabit que la Police avait jugé prudent de mettre à l'ombre, le temps de l'élection.

Tous furent relâchés le soir même, dès que les lampions furent éteints, les Versaillais couchés et le nouveau président élu. Notre malheureux candidat regagna sa Normandie, mais le cœur n'y était plus et son état mental empira très vite. Le 24 mai 1939, il fallut se résoudre de guerre lasse à l'arrêter, ses facéties ne faisaient plus rire personne.

Après un bref séjour à la prison de Pont-L'Evêque, le Préfet du Calvados imposa l'internement immédiat de notre pharmacien - inventeur - politicien. Il finira tristement au Bon Sauveur de Caen.

Autant son séjour honfleurais de 1927 à 1939 ne sera que bruit et fureur, autant sa mort sera triste et discrète au point qu'on ne sait même pas quand, exactement, vers 1945, il rejoignit ses chimères dans un monde meilleur.


Bibliographie : Archives Municipales d'Honfleur.

Compilation de Mr Loriot

 

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