HONFLEUR ET LOUIS-PHILIPPE
ou LES CLINS D'OEIL DE L'HISTOIRE
 
 

Depuis le Haut Moyen Age jusquíau XIX° siècle, Honfleur a vu passer aux pieds de la Lieutenance, nombre de monarques qui firent chez nous, une escale de quelques heures, de quelques jours, voire de plusieurs mois.

Certes Honfleur nía jamais été équipé de forteresse ou de château compatible avec les exigences díun souverain en campagne et díune suite nombreuse habituée à un minimum de confort et de sécurité.

Trois raisons cependant justifièrent ces visites royales renouvelées une bonne douzaine de fois.
La Guerre de Cent Ans obligera les rois de France et díAngleterre à se déplacer beaucoup plus souvent quíà líaccoutumée en Normandie.
Les guerres de Religion et la Fronde provoqueront aussi dans notre province des déplacements royaux inhabituels.
Enfin, située à líentrée de líestuaire de la Seine, sur les rives de la mer la plus fréquentée de líépoque, la position stratégique de Honfleur face au Havre, fera de notre ville un passage obligé dans bien des circonstances.

Cíest ainsi que, Edouard III díAngleterre, initiateur de la Guerre de Cent Ans, après avoir tout gagné après la bataille de Crécy, et tout perdu ou presque, après les interventions de Du Guesclin, síembarqua avec ses enfants, à Honfleur le 19 Mai 1360 pour un voyage sans retour.

Par contre les Anglais reviendront et cíest Charles VII, installé à líAbbaye de Grestain, entre Fiquefleur et Berville, qui orchestrera la libération de Honfleur occupé depuis 30 ans, le 18 Février 1450.

Louis XI, vingt ans après, viendra à Honfleur pour y rencontrer le Comte de Warwick, prince anglais en délicatesse avec son souverain britannique Edouard IV. Warwick et sa flotte síétait réfugié derrière les murailles de Honfleur en attendant des jours meilleurs. Louis XI fera un autre séjour officiel en 1465, y restera deux mois et accordera à notre ville, lui qui avait une réputation justifiée de radinerie, un cadeau royal, à savoir líexemption de la Taille... Grand Merci, SireÝ!Ý!

A son tour Charles VIII síarrêtera à Honfleur le 14 Novembre 1487 alors quíil se rendait de Rouen à Rennes.

On dit que François 1er, fondateur du Havre de Grâce, et donc, en quelque sorte, le fossoyeur de Honfleur, aurait effectué la traversée de líestuaire en 1545 lors de sa visite officielle de ce nouveau port qui lui avait coûté si cher.

Henri IV lui, séjournera plusieurs semaines en 1594, pour nous envoyer quelques 3000 boulets de canon depuis les faubourgs de Saint Léonard, de façon à déloger les protestants maîtres du port et de líEnclos.
Rustique de nature, le bon roi Henri, síaccommodera sans difficulté díune simple maison bourgeoise dès lors que sa couche avait été préalablement et agréablement garnie. Du coup son logeur, le Sieur Varin fut anobli. La dame devait être jolie...

Il faudra attendre Louis XVI pour quíun autre roi de France daigne venir faire le «ÝgracieuxÝ» sur les quais de Honfleur. Il passera la journée du 27 Juin 1786 puis traversera líestuaire pour visiter Le Havre. Il recevra un accueil très chaleureux et le temps cette fois ci fut parait-il magnifique.

Napoléon, ou plus exactement, le Premier Consul, le 8 Novembre 1802, passera au galop avant de síembarquer, lui aussi, pour  Le Havre. Son seul souci sera díeffectuer «Ýune revue de détailÝ» aux Chantiers Navals. Il savait déjà quíil aurait besoin de tous les charpentiers de navire des côtes françaises pour participer à la construction des centaines díembarcations prévues pour envahir líAngleterre.
 

De tous les souverains qui passeront à Honfleur, LOUIS PHILIPPE sera le plus fidèleÝ!
Il y viendra en effet trois fois, mais il faut le souligner, à deux reprises, il ne passera chez nous quíà son corps défendant... Raison pour laquelle, il est logique de lui consacrer un propos beaucoup plus conséquent.

En Septembre 1833, le Roi de Français, voyageant de Cherbourg à Rouen fit à cette occasion, la seule escale à Honfleur qui sera officielle.
Un arc de triomphe barrait le Cours díOrléans, la plus belle avenue de la ville qui dévale tout droit des hauteurs díEquemauville jusquíau Vieux Bassin.
Plantée díormes à líorigine, cette arrivée majestueuse avait été conçue et réalisée par Mr Rolland, líingénieur qui construira la route du Simplon et qui avait été le mari de la belle Jeanne Catherine Rolland, égérie romantique de Gretry.

Tout le Honfleur officiel et religieux, la Garde Nationale, la Gendarmerie et la brigade des Douanes, en grand uniforme, les enfants des écoles et des milliers de honfleurais faisaient une haie díhonneur à Louis Philippe qui , pour la circonstance, avait enfourché son cheval pour traverser la ville et visiter le port.
Très rapidement, il mettra pied à terre pour síengouffrer dans son carrosse de façon à se mettre au sec et filer sur Rouen.
En effet, depuis quíil était arrivé dans les faubourgs de Honfleur, la pluie níavait cessé de tomber et son cheval avait glissé sur les pavés mouillés. Les Honfleurais síétaient montré accueillants mais la météo avait fait la sourde oreille.

En roulant à toute allure sur la route de Rouen, le pauvre homme ne savait pas quíil serait de la «ÝrevoyureÝ» comme on dit à HonfleurÝ! Il passera chez nous deux fois encore et à chaque visite, le ciel fera grise mine comme pour se mettre à líunisson des circonstances...

André Castelot tout comme Pierre Jean Penault ont évoqué avec talent ce deuxième séjour honfleurais du Roi Citoyen , séjour qui cette fois-là faillit bien devenir le «ÝVarennesÝ» de Louis Philippe, 15 ans après la visite officielle de 1833.
Il síen est fallu de bien peu en effet que le roi et la reine des Français, misérables fugitifs démunis et presque seuls, déguisés en bourgeois anonymes -il níétait pas besoin de faire de grands efforts pour arriver à un tel résultat díailleurs - ne soient pris par des forces de police, de gendarmerie ou de douanes lesquelles, loin de Paris, du tumulte et des éclats díune révolution díopérette, feront tout pour ne rien voir et laisseront síembarquer un vieillard de 75 ans qui níavait rien compris de ce qui lui arrivait.

Il était bien loin ce prince proche du peuple, ce grand bourgeois aux moeurs simples, cet homme au sang froid remarquable qui avait su éviter les balles de la machine infernale de Fieschi, les complots de la duchesse du Berry et les tentatives de coup díétat de Louis Napoléon BonaparteÝ!

Brinquebalés de Paris  à Dreux, puis de Dreux à Honfleur dans une lourde guimbarde, le couple royal arrivera au Pavillon de Grâce, à deux pas de la Chapelle des marins, le 26 Février 1848 au petit matin.

Cinq jours díattente  pour que la météo -encore elle - se montre clémente, cinq jours díangoisse, dans la crainte que la Police ne reste pas sourde et aveugle...
Le temps de Février, comme souvent, était glacé, venteux et humide. La mer était hargneuse. Les pêcheurs, sagement, ne sortaient pas du Vieux Bassin. Le «ÝCourrierÝ» -en fait le bateau du Havre- restait à líabri, au quai de la Planchette.

Au Pavillon de Grâce, dans líexiguïté díune maisonnette qui níétait pas faite pour recevoir dix personnes et a fortiori le Roi et la Reine de France, on ressassait ses vieilles rancunes, on priait pour passer le temps et chasser la peur. La reine síéchappait pour aller enfiler neuvaine sur neuvaine à la Chapelle de Grâce toute proche.
Louis Philippe, poussé par son entourage, tentera un embarquement sur un bateau de pêche à Trouville puis regagnera précipitamment la Côte de Grâce. La police locale était trop nerveuse et la mer toujours impraticableÝ!

Enfin, le 2 Mars, le vent souffla moins fort. Les amis du couple royal avaient organisé avec les britanniques le transfert délicat du roi et de la reine sur un paquebot anglais qui attendait dans le port du Havre líarrivée du «ÝCourrierÝ» dès que celui-ci aurait pu sortir de Honfleur.
Dès potron minet, Mr SMITH et Madame LEBRUN, bourgeois transparents, couleur de muraille, descendirent avec circonspection la Côte de Grâce par des chemins séparés semble-t-il.
Mr SMITH passera par la Charrière de Grâce tandis que Madame LEBRUN affrontera sans doute le raidillon du Mont Joli, où, dit-on , elle perdit sa chaussure, et arrivera sur la
passerelle du «ÝCourrierÝ» avec le pied en sang emballé dans un chiffon. Un peu gênant quand on  veut passer inaperçu.
Ce jour là, on ne transportait ni veaux ni vaches ni cochons. La mer était encore trop forte. Quelques musiciens en vadrouille et en mal de cachet , tuaient le temps et se donnaient du coeur au ventre avant díaffronter un estuaire aux vagues courtes, nerveuses et encore dangereuses après une semaine de tempête au large. Cet orchestre improvisé jouait sans malice un air de Gretry -vieille connaissance honfleuraise -un air de circonstance «ÝO Richard, O Mon Roi, líUnivers tíabandonne.....Ý».
Le hasard a parfois líhumour féroceÝ!

La reine avait perdu sa chaussure. On raconte que le roi lui, dans la précipitation du départ, avait oublié son pot de chambre au Pavillon de Grâce encore quíon puisse douter quíil ait pu envisager de síencombrer de cet accessoire intime, certes utile mais ohÝ! combien dérisoire en pareilles circonstances...

Les fugitifs constateront que le soleil pointera le bout de son nez dès lors que leur navire aura franchi la jetée pour aborder líestuaire. En route pour le château de Claremont en Angleterre où le dernier roi de France terminera son existence.

Cela étant, líhistoire níest pas finie et revenons en 1840.

Líun des fils de Louis Philippe, François-Ferdinand-Philippe-Louis-Marie díOrléans, prince de Joinville, qui sera un écolier laborieux, un joli garçon, un coureur de jupons et un brillant marin, se distinguera lors de la guerre du Mexique et sera chargé par son père díune mission délicate et originale tout à la fois.

Le roi des Français, lucide et pragmatique comme ses amis anglais, était obligé de louvoyer dans une France agitée, aux prises avec des tensions sociales violentes, en partie dues aux bouleversements díune révolution industrielle qui faisaient sauter les corporatismes et les structures sociales, était obligé aussi, díaffronter les passions politiques des républicains, des légitimistes et des bonapartistes sans compter les révolutionnaires de tout poil qui poussaient dru comme blé de printemps.

Louis Philippe pensa que, peut-être, il pourrait provoquer líunion sacrée autour de lui, en réveillant un sentiment national unitaire à líoccasion  du retour triomphal des cendres de líEmpereur encore présent dans le coeur et líesprit de beaucoup de français.

Comme quoi, líopportunisme et la démagogie sont les pratiques les mieux partagées du monde par les hommes politiques de tous les bords et de toutes les époques...

Le Prince de Joinville avait été nommé capitaine de vaisseau en 1839 et commandait alors «ÝLa Belle PouleÝ». Il reçut alors líinstruction de se rendre à Sainte Hélène où les Anglais devaient lui remettre  les cendres du Petit Tondu devenu líEmpereur de tous les Français .
Il était prévu un retour solennel depuis Cherbourg jusquíà Paris par chemin de fer avec «Ýarrêt buffetÝ» dans chaque gare de Normandie histoire de communier tous ensemble dans la nostalgie de líEmpire évanoui mais avec líespoir de lendemains prospères...

PatatrasÝ! Louis Napoléon Bonaparte, líinsupportable neveu qui avait déjà tenté à Strasbourg de jouer les trublions, considéra que líoccasion était trop belle.
Après sa tentative de sédition  en Alsace, il avait été  seulement exilé  en Amérique díoù il síétait empressé de revenir, attendant son heure en Angleterre.
Alors que les cendres du Grand Homme embarquaient sur «ÝLa Belle PouleÝ» à destination de Cherbourg, Louis Napoléon tentait de soulever Boulogne sur Mer pour renverser le Roi Citoyen.

Louis Philippe changea immédiatement son fusil díépaule et décida, par mesure de prudence que les restes de líEmpereur monteraient à Paris par voie díeau.
Cíest ainsi que le cercueil de Napoléon passera devant Honfleur et sera salué par les grognards survivants et les nostalgiques de líEmpire, à genoux le long des rives de la Seine entre Honfleur et Paris, où líaccueil des habitants sera fastueux, triomphal et lourd díarrière-pensées, à líarrivée des cendres impériales.

Pendant ce temps, le neveu empêcheur de tourner en rond faisait cent fois par jour le tour de sa prison au fort de Ham, échafaudant ses projets de deuxième empire...

Le Prince de Joinville, après la Révolution de 1848, rejoindra un temps la retraite anglaise de ses parents puis embarquera pour líAmérique où il participera semble-t-il avec certains membres de sa famille, à la Guerre de Sécession . Rentré en France en 1871, il sera élu député à líAssemblée Nationale . En 1876, il abandonnera tout mandat électif pour se retirer définitivement.
Avant cette retraite, il organisera pour le compte de la famille  díOrléans, une opération lourde de symbole et díémotion contenue.
 

HONFLEURÝ, 6 Juin 1876

Il pleuvait encore ce jour là. Un ciel bas comme en novembre déroulait ses nuages sombres dans líestuaire.
Pour les honfleurais à líoreille fine ou plutôt à líimagination aiguisée et sensible, il était possible díentendre dans les rues luisantes de pluie et sur les quais du port, une ritournelle sans fin que tous les enfants ont répété à satiété durant leur prime jeunesseÝ:

«ÝMercredi matin, le roi, la reine et le petit prince,
«ÝSont venus chez moi pour me serrer la pince
«ÝComme jíétais parti
«ÝLe petit Prince a dit
«ÝPuisque cíest ainsi
«ÝNous reviendrons
«ÝJeudi....

Ce jeudi là, en fin díaprès midi, le bateau pilote, à la marée montante, quitta líavant port après avoir  embarqué Mr Triboust, chef pilote du port de Honfleur. Il allait au large à la rencontre díun navire anglais, le «ÝSamphireÝ» qui attendait sur rade le spécialiste chargé díamener le bâtiment au quai qui lui était destiné.
Le bateau pilote se rapprocha rapidement du vapeur britannique lequel lui lança une échelle de corde le long du bastingage. Mr Triboust líattrapa au vol et grimpa à bord pour prendre en charge la conduite à quai.

Pendant ce temps, traversait la petite gare de La Rivière Saint Sauveur, sans síarrêter, un train qui comportait un seul wagon de voyageurs  et plusieurs wagons de marchandises. Le chef de gare, non averti síétonna de ce convoi inattendu à une heure pareille. La petite locomotive crachant son panache de fumée blanche, continua sa route et fut dirigée directement sur les voies du port, évitant le cul de sac de la gare de voyageurs.
Le convoi emprunta les rails longeant le Bassin de líEst et síarrêta  à mi  parcours.
Un groupe díhommes, vêtus  de manteaux sombres síapprochèrent du train qui venait de síimmobiliser. Ils regardaient le «ÝSamphireÝ» qui, après avoir traversé líavant port, avait franchi líécluse du Bassin de líEst et venait lentement accoster à la hauteur de la locomotive toujours mugissante, à peine arrivée et prête à repartir.
 
Un petit crachin síobstinait à tomber  et assombrissait davantage une scène somme toute díapparence très ordinaire. Cíétait loin díêtre le cas.

Arrivèrent sur ces entrefaites, une dizaine de porteurs de torches destinées à éclairer des opérations qui semblaient ne devoir souffrir aucun retard.

Cíest alors que descendirent du wagon de voyageurs un groupe de personnes qui, par deux ou trois  síabritèrent autour de grands parapluies. Raides et figés, ils regardaient le pont du navire sur lequel líéquipage síaffairait à soulever les panneaux de cale. La grue descendit un crochet dans les profondeurs du bateau. Quelques instants après, apparut une grande caisse qui fut déposée avec précaution sur le  quai avant díêtre immédiatement chargée à bord du train...

Louis Philippe rentrait enfin chez lui...

Un second colis fut bientôt hissé et déposé à quai. Cíétait la reine Amélie qui, elle aussi, suivait son mari pour cet ultime voyage.
Suivirent les restes de la Duchesse díOrléans, de la Duchesse díAumale, du Prince de Condé, du Duc de Guise ainsi que les cercueils de deux enfants morts nés, líun aurait été le fils du Duc díAumale, líautre, le fils du Duc de Chartres....

Pas un mot, pas un discours, pas une cérémonie religieuse. Aucun officiel níétait présent, ni maire ni curé.
La foule était à líécart, respectueuse, silencieuse.
Le Prince de Joinville, spécialiste «Ýès retour des cendresÝ» était certainement présent et selon toute vraisemblance, était líinstigateur concerné et compétent de ce retour discret, secret qui ne regardait que la famille díOrléans qui retrouvait les siens en terre républicaine.

Joinville devait à ce moment précis, sur un quai désert du port de Honfleur, songer à líarrivée díautres cendres quíil avait lui même ramenées de Sainte Hélène et qui avaient reçu un immense accueil parisien grâce à son père Louis Philippe qui lui, à son tour, rentrait à la maison, mais en catimini par le port de Honfleur qui ne sera jamais un souvenir et un symbole heureux  pour le dernier roi des Français.
 
 

Bibliographie

LíAlmanach de líHistoire André Castelot, Librairie Académique Perrin 1974
Louis Philippe Le Méconnu, André Castelot, Librairie Académique Perrin 1994
La Monarchie finit en Pays díAuge, Pierre Jean Penault, Le Pays díAuge 1968
Histoire de la ville díHonfleur, P. Thomas 1840
LíEcho Honfleurais, Avril 1802
                                 Août 1875
                                 Juin 1876
 

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