Pierre Ange Romain
ou
"La folie du siècle" à la mode Honfleuraise

C'est bien connu, les hommes ont la mémoire courte. Au siècle de la "Communication" que nous commençons à vivre et à subir, un évènement en pousse un autre, reléguant aux oubliettes ce que nous avons considéré, l'espace d'un instant, d'un jour, voire d'une semaine, comme une affaire d'importance.

Le "carburant" sans cesse renouvelé des médias est fait de péripéties, de femmes et d'hommes d'un jour, de "stars" du moment qui passent comme des étoiles filantes.

Ce phénomène ne date cependant pas d'aujourd'hui. Les hommes ont souvent adoré, détesté ensuite, puis oublié pour longtemps les modes et les héros qui ont tenu d'une façon éphémère le devant de la scène.

A la fin du XVIII° siècle, à la veille de la Révolution Française, un personnage hors normes brilla un moment au firmament d'une gloire internationale. Ce qu'il fit, bien plus que ce qu'il fut, marqua les esprits et justifie que son nom soit retenu dans l'histoire de l'aventure humaine.

Même si aujourd'hui, au regard des prouesses techniques actuelles, on aurait tendance à relativiser ses exploits, ceux-ci ramenés aux connaissances et aux moyens de l'époque, sont tout à fait extraordinaires, et, par voie de conséquence, font partie très précisément de la grande histoire de l'aéronautique.

En effet, Jean François Pilâtre de Rozier, né en 1757, fut le premier être humain à quitter le plancher des vaches et à réaliser en quelque sorte le rêve d'Icare, non pas avec des ailes d'ange dans le dos, mais dans la nacelle d'un ballon à air chaud.

Il est intéressant d'évoquer son souvenir car, on le sait peu aujourd'hui, un Honfleurais, Pierre Ange Romain, né à Honfleur le 3O octobre 1751, fut mêlé de près à l'aventure de Rozier et tous les deux ensemble, finirent d'une manière tragique dans ce qui fut la première catastrophe aérienne de l'histoire.

Tout comme la queue d'un poisson rouge donna des idées à l'inventeur de l'hélice à propulsion, c'est la fumée d'un simple feu de bois montant dans le ciel qui fit réfléchir Joseph de Montgolfier, et l'amena à concevoir un appareil plus léger que l'air capable de s'envoler... et de redescendre

Avec son frère Etienne, il fit des expériences apparemment enfantines en lançant dans le ciel des petits ballons plein d'air chaud fait de papier et de toile encollés. Tout ira très vite. On était

en 1782. En moins d'un an, les ballons expérimentaux grandirent comme des champignons, et pour maintenir de l'air chaud dans l'enveloppe on ne trouva rien de mieux que de faire brûler des bottes de paille entre la nacelle et l'orifice du ballon. C'est dire que les moyens techniques étaient ... rudimentaires et qu'il fallait une dose d'enthousiasme, d'inconscience et d'audace peu commune pour envisager un seul instant de se lancer à l'assaut des nuages à bord d'un tel engin.

C'est pourtant bien ce qui se passa un an après.

Les expèriences des frères Montgolfier avaient lieu à Annonay en Ardèche et la nouvelle de leur découverte parvint très vite à Paris, soulevant un intérêt considérable.

En effet, au siècle "des lumières" les intellectuels remettaient le monde en cause et les scientifiques découvraient les secrets de la nature. Ainsi, les Encyclopédistes firent le lit de la Révolution Française, tandis que les Lavoisier et autre Gay Lussac préparèrent la Révolution Technologique et Industrielle du XIX° siècle.

Il n'est donc pas étonnant que les expérimentations des frères Montgolfier aient suscité autant d'enthousiasme populaire. Ils montèrent à Paris et firent des démonstrations spectaculaires devant la Cour de Versailles.

On lâcha ainsi pour la première fois dans le ciel, le 19 septembre 1782, un ballon à air chaud soutenant une nacelle d'osier dans laquelle on avait enfermé un mouton, un coq et un canard, histoire de voir comment ces pauvres bêtes réagiraient en altitude, et si le ballon, en retombant, les ramènerait sains et saufs. L'Histoire est un éternel recommencement. Après tout les Russes ne feront pas autre chose en envoyant dans leur premier Spoutnik une petite chienne baptisée Läika, bardée d'électrodes pour étudier les réactions de son organisme à l'occasion de son voyage sans retour dans la fusée spatiale en 1957, avant d'y expédier le fameux Youri Gagarine quelques années plus tard.

Au moins le coq, le mouton et le canard des frères Montgolfier non seulement revinrent en bon état, et, au lieu de finir à la casserole, termineront, parait-il, leur existence dans la Ménagerie Royale de Louis XVI. La petite chienne soviétique, elle, enfermée dans son Spoutnik s'écrasera quelque part dans l'immensité sibérienne. On n'arrête pas le progès !

Pilâtre de Rozier était déjà un personnage en vue à Paris. Intendant du Cabinet de physique chimie et histoire naturelle de Monsieur, frère du Roi, secrétaire du Cabinet de Madame, il fonda en 1781 un Musée des Sciences où il donnait des cours magistraux à tout ce que la Cour pouvait compter d'esprits attirés par ce que nous appellerions aujourd'hui "les Technologies Nouvelles".

C'est dire que l'invention des frères Montgolfier ne le laissa pas indifférent. Dès l'arrivée de ceux-ci à Paris, il leur offrit ses services pour construire des montgolfières de plus en plus grandes dans les ateliers du fameux Reveillon, fabricant de papiers peints qui commençaient à envahir les murs des maisons bourgeoises comme des palais princiers.

Pilâtre de Rozier se proposa de remplacer dans la nacelle la volaille précédemment embarquée dans la montgolfière, lors de la démonstration faite devant la Cour de Versailles.

Louis XVI s'opposa fermement à ce que ses sujets risquent leur vie dans un voyage aérien qui à ses yeux ne pouvait, à terme, que se terminer très mal. Sa seule concession fut de proposer qu'on envoyât en l'air des condamnés à mort qui seraient graciés en cas de succès !

Contrecarré par son entourage, comme par l'opinion publique, il finit par céder, mais refusa d'assister à cet envol, à ses yeux, suicidaire.

Avec son compagnon d'un jour, le marquis d'Arlandes, Rozier s'embarqua dans la nacelle de sa montgolfière à air chaud carburant à la paille et laine mélangées. Partis du Château de la Muette, le 21 novembre 1783, les deux premiers "hommes de l'espace" effectueront un vol enivrant au-dessus de Paris qu'on découvrait ainsi pour la première fois à plusieurs centaines de mètres d'altitude. Ils atterrirent, sans problème, entre deux moulins sur une collinette parisienne, la Butte aux Cailles, qui se trouve dans le Paris d'aujourd'hui entre Denfert Rochereau et la Gare d'Austerlitz.

L'enthousiasme fut tel que la redingote de Rozier, abandonnée dans la nacelle à l'atterrissage, fut subtilisée par les badauds accourus qui se la partagèrent en souvenir d'un évènement et d'un héros exceptionnel !

Les fans de Johny Halliday qui déchirent sa chemise lors des chaudes soirées de Bercy ou de l'Olympia n'ont rien inventé.

Dix jours après ce premier vol humain, le 1er décembre 1783, deux autres aventuriers du ballon rond se lancèrent avec succès dans le ciel de Paris avec un aérostat gonflé, lui, à l'hydrogène, ce gaz plus léger que l'air mais qui a la dangereuse propriété d'être très inflammable. Il s'agissait de Charles et Robert, concurrents un instant démoralisés par le succès de Pilâtre de Rozier qui avait eu le mérite d'ouvrir le score.

Du Palais des Tuileries, leur aérostat musardera au gré du vent jusqu'aux environs de Pontoise.

Dès lors la concurrence et la surenchère allèrent bon train. C'était à celui qui prouverait que son système était meilleur que l'autre. La mode du ballon envahit la vie quotidienne et s'installera pour longtemps sur les tissus des robes des élégantes comme sur les assiettes de porcelaine.

La "ballonmania" était née.

Emergea aussi à cette époque ce qu'on appelle aujourd'hui le "sponsoring" : Reveillon, le fabricant de papiers peints, financera les expéditions des frères Montgolfier et de leur "premier pilote" Pilâtre de Rozier.

Faujas de Saint Fond, lui, aidera Charles et Robert, adeptes des aérostats gonflés à l'hydrogène.

La compétition à laquelle se livraient tous les fous de ballon incita Pilâtre de Rozier à envisager la traversée du Pas-de-Calais. Traversée lourde de symbole, que les anglais voyaient avec un certain agacement : la mer ne serait plus à leurs yeux cet obstacle naturel qui les avait préservés de bien des invasions... Il semblerait que l'un de ses amis, Du Fourny De Villiers lui donna l'idée

de fabriquer un engin combinant les deux systèmes utilisés jusqu'alors, à savoir l'hydrogène d'une part et l'air chaud d'autre part.

Il s'agissait de réaliser un appareil composé d'un ballon gonflé à l'hydrogène (système Charles) et d'une montgolfière de forme cylindrique fonctionnant à l'air chaud alimenté par de la paille et de la laine enflammée. Cet procédé bâtard permettait aux aérostats de monter ou descendre à volonté sans avoir à jeter du lest, tout simplement en diminuant le feu de paille ou, au contraire, en rajoutant une botte ! Si le principe était séduisant, il comportait de grands risques !

Son concurrent, Charles, adepte du "tout hydrogène" déclara très justement : "C'est mettre un réchaud sous un baril de poudre".

C'est à cette époque que Pilâtre de Rozier rencontra notre compatriote PIERRE ANGE ROMAIN, lors d'un voyage à Rouen.

Jusqu'à présent, celui-ci était procureur au baillage de Rouen mais venait de résilier sa charge de "receveur des consignations et commissaire aux saisies" pour se consacrer à la " folie du siècle". Il semblerait que ce violon d'Ingres lui ait apporté une certaine notoriété et une expèrience indiscutable, en particulier dans la maîtrise de l'imperméabilité des enveloppes de ballon.

Dans un courrier adressé au Ministre Calonne, il précisa son parcours et ses motivations :

"Lorsque la sublime découverte de Monsieur Montgolfier me fut connue, je donnais tous mes soins et mon temps à chercher les moyens de perfectionner l'aérostation. L'imperméabilité des enveloppes fut le principal but que je me proposai. Un an de travaux et d'expèriences multipliées confirmèrent ma théorie. Je construisis plusieurs ballons, entre autres un pour Monseigneur le Duc d'Angoulème, qui restèrent plein de gaz inflammable durant plusieurs mois".

Ses connaissances techniques étaient telles que ROMAIN et Rozier passèrent contrat en bonne et due forme le 17 septembre 1784 :

"Je soussigné, déclare m'être associé avec M. ROMAIN pour la construction d'une montgolfière au gaz inflammable destinée à notre voyage en Angleterre, et je m'engage à lui payer la somme de sept mille quatre cents livres, sous les conditions suivantes :

1) Que nous ne serons que deux dans ce voyage.
2) Que la montgolfière sera construite d'après la forme et les dimensions dont je serai convenu par écrit.
3) Qu'elle sera rempli de gaz inflammable pendant plusieurs jours afin que je puisse juger si la rupture d'équilibre et les enveloppes sont suffisantes pour conserver le gaz, de manière à tenter cette expérience sans danger.
4) Que le lieu de l'expérience sera déterminé à ma volonté.
5) Enfin je m'oblige à payer cette somme de 7400 livres avant notre départ qui sera fixé au plus tard à la fin d'octobre prochain ; ce qui se fera gratuitement pour le public.

Fait double entre nous, à Paris, le 17 septembre 1785 : Pilâtre de Rozier

"Et moi, Romain, adopte les conditions précédentes et je m'engage à n'admettre personne dans cette machine que d'après le consentement,par écrit, de M. Pilâtre de Rozier
.
Fait en double comme dessus, à Paris le 17 Septembre 1784 : Romain"

Rozier disposait d'un budget conséquent de 40.000 livres allouées non par Reveillon, le fabricant de papiers peints, mais par le gouvernement français sur intervention du Ministre Calonne, Contrôleur des Finances, originaire de Metz, comme Pilâtre de Rozier. A une époque où les Finances de la France étaient au plus bas et marchaient à coups d'emprunts ; l'encouragement était de taille mais le "premier homme de l'espace" était condamné à réussir.

Le ballon fut construit dans la Salle des Gardes du Château des Tuileries par PIERRE ANGE ROMAIN, assisté de l'un de ses frères cadets, Jean-Baptiste ou Joseph Léonard, voire Pierre Jacques ...

Un certain François Rever se joindra aux honfleurais pour réaliser cet aérostat spectaculaire en moins de deux mois, que le Tout Paris vint admirer, après avoir réglé un droit d'entrée destiné (peut-être) à aider le développement des "Technologies Nouvelles ".

L'enveloppe était faite de taffetas et recouvert de baudruche. Pour ceux qui l'aurait oublié, la baudruche est faite avec des intestins de boeuf...

Le secret de l'imperméabilisation des ballons de ROMAIN consistait à "enduire le taffetas d'une couche d'huile de lin rendue siccative par de la litharge (oxyde de plomb) et à le presser de manière qu'il ne fut gras qu'à la main, chaque fuseau étant ensuite revêtu de baudruche appliquée avec une colle forte ordinaire à laquelle était incorporé un mélange de miel et d'huile de ricin"...

Le procédé était sans doute ingénieux mais laisse néanmoins rêveur.

Pilâtre avait prévu de transporter son appareil à Calais, puis à Boulogne-sur-Mer et d'attendre une météo favorable. Il attendra longtemps.

Il trompera son attente en allant conter fleurette à une charmante anglaise, Miss d'Ayer, qui séjournait dans un pensionnat de Boulogne. Amoureux transi, il passa en Angleterre... en bateau pour aller demander la main de la jeune anglaise à ses parents. Pendant ce temps, le vent soufflait toujours dans le mauvais sens !

Il est amusant, d'ailleurs, de constater que les frasques amoureuses de notre fringant "Gagarine" ont inspiré l'écrivain bien connu, Jean Diwo, qui dans son célèbre roman, "Les Dames du Faubourg", fiancera Pilâtre de Rozier à la fille d'un non moins célèbre personnage de l'époque, l'ébéniste Oeben, vedette du Faubourg Saint Antoine. Le privilège des romanciers est sacré et consiste précisémment à mélanger de manière subtile le réel et l'imaginaire.

La météo était toujours défavorable.

Plusieurs essais furent néanmoins tentés sans résultat positif permettant d'envisager la traversée de la Manche.

Le ballon, entre deux tentatives, était stocké dans une tour des remparts de de Boulogne infestée de rats.

Le cocktail de Romain, taffetas de soie, intestin de boeuf, miel et huile de ricin fut vivement apprécié par les rongeurs qui convièrent leurs petits camarades à partager cet énorme et succulent gâteau !

Romain contre-attaqua en faisant venir une douzaine de chats et de chiens mal nourris, et s'employa à reboucher les trous de façon à éviter que le ballon ne soit transformé en passoire.

Rozier filait le parfait amour avec sa belle anglaise repartie en Angleterre, et en profita accessoirement pour espionner son concurrent le plus dangereux, J.P. Blanchard qui préparait la traversée de la Manche en ballon depuis les côtes anglaises.

Mais qui donc était Blanchard ?

Normand lui aussi, originaire des Andelys, Jean Pierre Blanchard était né le 4 juillet 1753, d'un père "ébéniste machiniste", touche-à-tout dont il avait hérité une habileté manuelle incontestable. Il avait de surcroit une imagination débordante, une énergie hors du commun, un sens du commerce et de ses intérêts tout à fait remarquable.

Adepte de la publicité, bien avant qu'elle n'envahisse notre vie quotidienne, il fit beaucoup parler de lui en concevant "des machines volantes" qui ne décollèrent jamais.

En apprenant la découverte des frères Montgolfier, il put résoudre très rapidement une partie des problèmes de ses engins volants. Il équipera des ballons gonflés à l'hydrogène, avec des ailes mobiles et un gouvernail pour lui permettre de maîtriser la direction du vol, sans succès bien sûr, malgré ses déclarations péremptoires.

Parmi les scientifiques et les esprits curieux de l'époque, il y en avait qui, comme Blanchard, tentaient de résoudre les problèmes de maniement et de maîtrise des aérostats. L'un d'entre eux, Honfleurais d'adoption, s'appelait Jean Baptiste De Gaulle, auquel notre historien Charles Bréard a consacré un chapitre.

Originaire d'Attigny dans les Ardennes, De Gaulle avait atterri à Honfleur après une existence mouvementée. D'abord embarqué comme cuisinier à bord des navires de commerce trafiquant avec les Antilles, il monta en grade, devint pilote et fut enrollé en tant que lieutenant sur un navire cinglant vers les Indes.

Une santé fragile l'obligea à mettre sac à terre.

Il devint Directeur de l'Ecole d'Hydrographie au Havre, puis à Honfleur où il s'installa définitivement en 1791.

Auteur de cartes marines remarquables, il eut droit aux éloges de Bougainville et de l'Académie Royale de Marine.

Passionné par la recherche scientifique, cet autodidacte génial conçut un "compas azimuthal à réflexion", puis un "sillomètre destiné à observer en mer le sillage des vaisseaux en dixième partie de lieue" pour suppléer aux imperfections du loch servant à mesurer la vitesse des navires.

Il s'intéresse aussi aux plus légers que l'air dès lors que Montgolfier eut provoqué la "ballonmania" de cette fin de siècle. Il avait sans doute eu connaissance des essais de Blanchard pour diriger les ballons qui, gonflés à l'hydrogène ou à l'air chaud, restaient ingouvernables et soumis aux caprices du vent.

En novembre 1784, il fit des essais (avec Blanchard ?) qui ne furent pas concluants et sollicita du Duc de Saint Aignan un appui pour mener à bien ses travaux :

"Un aérostat bien fait doit s'élever et se soutenir à une élévation relative à son excès. Il lui manque donc plus que le moyen de direction. Je ne me flatte pas de l'avoir trouvé mais j'espère quelque réussite et si j'étais assez fortuné pour pouvoir répéter à mes frais plusieurs de ces expèriences, j'ose croire que j'approcherai bien du but désiré".

Il finit ses jours à Honfleur en 1810, après avoir contribué à l'amélioration de l'entrée du chenal du port.

Vérifications effectuées, navré pour les Gaullistes honfleurais, il ne s'agirait que d'un homonyme et ne serait pas l' ancêtre de notre illustrissime Général !

Revenons à Blanchard qui, sur les hauteurs de Douvres, préparait activement la traversée avec, certes, un tout petit ballon gonflé à l'hydrogène mais avec l'avantage des vents dominants soufflant dans le bon sens.

Rozier vint le voir et tenta de le persuader que son modeste ballon n'était pas de taille à lutter contre sa "formule 1" impressionnante, si généreusement financée avec les deniers publics, et que son plus léger que l'air finirait au fond de l'eau entre la Grande Bretagne et le Continent.

Blanchard, hargneux et susceptible, agacé par la condescendance de l'aéronaute officiel de la France, jura de lui "passer par-dessus la tête".

C'est ce qu'il fit le 7 janvier 1785, accompagné d'un américain, le Dr John Jefferies, qui avait financé l'aérostat de Blanchard. Envolés de l'esplanade du Château de Douvres, ils atterrirent deux heures et demie après dans la forêt de Guines, à une quinzaine de kilomètres de Calais.

Acceuillis fastueusement à Calais, Blanchard et Jefferies iront recevoir très vite les hommages des parisiens et les félicitations de Louis XVI.

Rozier, beau joueur, félicitera chaleureusement son vainqueur qui savoura l'instant avec délice.


Considérant que la prouesse était réalisée, notre Gagarine national déclara que sa traversée de la Manche n'était plus indispensable. Bien évidemment, le Ministre Calonne ne l'entendit point de cette oreille. Les 40.000 livres de subvention s'étaient envollées. Le ballon de Rozier devait faire de même.

L'opinion public n'apprécia pas non plus et Rozier fut copieusement brocardé.

Il ne pouvait donc plus différer son départ.

Trous à rats, météo défavorable, incidents techniques, problèmes de Trésorerie, tout cela devenait prétextes et la réputation du premier homme de l'espace était en train de dégringoler puisque son bel engin ne se décidait pas, lui, à grimper à l'assaut du ciel britannique.

Cest, donc, contraint et forcé que Rozier et Romain préparèrent leur engin, péniblement gonflé et face à une météo incertaine, le 15 juin 1785 à 7 heure du matin.

Malgré les risques évidents qu'allaient prendre nos deux aéronautes, il y avait encore des volontaires pour s'embarquer pour ce vol problématique. Le Marquis de Maisonfort, qui connaissait les problèmes financiers de Rozier, jeta à ce dernier "une bourse de 200 louis pour prix de son passage à la place de Romain". Rozier refusa, tout comme il avait annulé l'embarquement prévu de longue date de Madame de Saint Hilaire, adepte de la "ballonmania" et amie du Ministre Calonne.

L'aéro montgolfière de nos deux héros finit donc par décoller à 7 heure 05, après le "lachez tout" ordonné par Rozier aux assistants qui retenaient les cordages qui maintenaient le ballon au sol.

Tout se passa fort bien durant une vingtaine de minutes. L'aérostat grimpa régulièrement jusqu'à une altitude évaluée à 1.500 mètres en s'éloignant vers les côtes anglaises. Parmi la foule des boulonnais venus admirer le spectacle, les optimistes envisageaient déjà de faire sauter les bouchons de champagne, lorsque oh ! surprise, le ballon cessa de s'éloigner en direction de Douvres, pour, au contraire, grossir à vue d'oeil... Le vent avait tourné et nos deux aéronautes revenaient vers leur point de départ en descendant dangereusement vers la surface de la mer, puis des falaises de Wimereux.

Les amateurs d'émotions fortes étaient servis.

Les témoins qui ont rapporté la scène ne sont pas tous d'accord sur les derniers instants du drame qui se joua en quelques minutes.

Il semblerait qu'une flamme bleue s'échappa de la soupape du ballon d'hydrogène, puis brusquement, la grande enveloppe de taffetas et baudruche s'affaissa sur le cylindre rempli d'air chaud, et la belle machine, "la formule 1" du premier pilote de l'espace s'écrasa brutalement sur la falaise après une chute vertigineuse de 500 mètres.

Pilâtre de Rozier fut tué sur le coup. PIERRE ANGE ROMAIN survécut qulques instants dans les bras d'un témioin accouru.

La première catastrophe aérienne de l'histoire faisait ses deux premières victimes : Pilâtre de Rozier et un honfleurais, procureur qui n'aurait jamais dû quitter Rouen et sa charge de receveur !


Un monument commémoratif fut élevé sur les lieux de la chute et s'y trouve encore aujourd'hui.

Enterrés le jour même de leur mort dans le petit cimetière de l'Eglise de Wimereux, on ne sait plus exactement où se trouvent leurs tombes....

Une touche romantique est à ajouter à cette dramatique aventure : il y eut une troisième victime dans cette tragédie aérienne. La belle anglaise, Miss d'Ayer, dont ses parents avaient accordé la main du bout des lèvres à Pilâtre de Rozier, ne survécut que quelques jours à la mort de son amoureux. Son père avait conditionné son accord en priant Pilätre de revenir entier de son expédition.


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