Frédéric Sauvage
1786 - 1857
ou
Le chemin de croix du fossoyeur de la marine à voile

 

Sans faire injure à la sagacité des marins honfleurais, rares sont ceux qui, - voyant dans le Vieux Bassin un hurluberlu vociférant dans une barquasse vermoulue et moulinant avec frénésie une manivelle, - réalisèrent qu'ils assistaient aux balbutiements d'une technologie marine qui allait bouleverser complètement la propulsion de tous les navires du monde.

Cela se passait en 1832. L'hurluberlu, peu connu à l'époque, était aux yeux de ses concitoyens un
professeur Nimbus, un rêveur marginal excité, bref un inventeur.


Frédéric SAUVAGE, puisque tel était son nom, était né à Boulogne-sur-Mer en 1786.

En fait, c'était déjà un professionnel de l'invention et avait à son actif plusieurs réasalisations remarquables qu'il ne sût pas exploiter d'une façon rationnelle et rentable.

Très jeune, il fut embauché en 1801 dans les bureaux du Génie Militaire à Boulogne-sur-Mer où se préparait activement l'invasion de l'Angleterre sur les instructions de Napoléon qui ne renoncera à son projet qu'en 1810, date à laquelle SAUVAGE rejoindra l'affaire de construction navale de son père à Boulogne.

Pendant une dizaine d'années il tentera de concilier les exigences d'un tempérament perfectionniste avec celles de la rentabilité d'une entreprise.

Quelques coups d'éclat lui apporteront une notoriété locale considérable, mais il ne saura jamais monnayer efficacement ses services ou ses réalisations.

Il entreprit le renflouement d'une corvette anglaise drossée sur les dunes de Boulogne au cours d'une tempête.

Un autre navire anglais prisonnier dans le port de Boulogne, derrière une écluse devenue trop étroite suite à des réparations, fut hissée par dessus l'écluse, grâce à un système de plans inclinés
conçus et réalisés par Frédéric SAUVAGE.

Bien sûr, ces deux opérations spectaculaires, que personne n'aurait été capable d'effectuer et même de concevoir, ne rapportèrent à Frédéric SAUVAGE que la considération des propriétaires britanniques, considération qui, comme chacun sait, ne nourrit pas son homme.

L'Angleterre ne lui saura aucun gré d'avoir tiré d'affaire deux navires de sa Majesté. Bien au contraire, la perfide Albion ne manquera pas de profiter de la candeur de notre pauvre inventeur dans les années qui suivront.

Perfectionniste, pinailleur, incapable de faire des concessions, manquant totalement de souplesse tant sur le plan commercial que sur le plan technique, il ne pouvait pas réussir.

Profondément honnête, intègre et bien sûr naïf il ne pouvait être que la proie facile de tous ses interlocuteurs.

Avec un homme en perpétuelle ébullition la vie quotidienne n'était pas facile ; en conséquence de quoi, sa femme elle-même se lassa de son vibrionnant mari et l'abandonna avec ses deux fils qui tentèrent de canaliser leur père et de limiter les dégâts.

Il finit par céder le chantier naval familial avant qu'il ne coule et se consacra à sa vocation profonde,
les Inventions.

Il monta tout d'abord une entreprise de polissage de marbre dans les carrières de Leulinghen près de Marquise (Pas de Calais). Il conçoit, alors, un "moulin horizontal donnant un mouvement continu quelle que soit la direction du vent". Cette invention lui valut la Médaille d'or de la Société d'Agriculture de Boulogne.

Continuant sur son élan, il réalise le "physionomètre", "sorte de daguerréotype de contact qui prend en les touchant l'empreinte des objets".

Ne s'arrêtant pas en si bon chemin, il mettra au point un "réducteur", sorte d'application du panthographe à la sculpture.

Il sortira enfin un "soufflet hydraulique pour élever l'eau".

En fait, toutes ces inventions, pour estimables qu'elles soient, ne sont que broutilles par rapport à sa brillante mise au point d'une hélice destinée à libérer définitivement les navires des caprices du vent pour tailler leur route sur la mer.

Comme beaucoup de grandes inventions, c'est le hasard et/ou l'observation qui déclanche chez l'inventeur l'étincelle libératrice qui lui permet de dire : "Mais oui ! Bien sûr !".

Frédéric SAUVAGE n'ignorait pas que bien des savants et ingénieurs s'étaient penchés sur l'utilisation de l'hélice.

Si Archimède fut le premier à utiliser la vis transporteuse qui porte son nom aujourd'hui, l'idée de l'hélice à propulsion aurait un père prestigieux : Léonard de Vinci.

Ce n'est pas en étudiant le texte du génial italien que SAUVAGE trouva la technique idéale, mais tout simplement en regardant évoluer ... un poisson rouge dans un bocal !

"Voilà, dit-il, le meilleur propulseur ! Cet effet de godille de la queue du poisson, qui prend constamment appui sur le liquide par un mouvement sinueux, comme si elle se vissait dans l'eau".

Le mouvement de godille de la queue de ce petit poisson l'incita donc à concevoir une hélice d'une spire reproduisant la turbulence provoquée par la queue de l'animal.


Plus tard, en présence d'une commission composée de fonctionnaires de la Mairine, il fit une démonstration convaincante de son hélice montée sur un canot. Malgré tout, ses interlocuteurs restèrent sceptiques. La moutarde lui monta au nez lorsque l'un de ces puissants personnages lui demanda, avec une fausse naïveté évidente, pour quelle raison il avait décidé de placer l'hélice à l'arrière plutôt qu'à l'avant du canot. Il répliqua vertement, se faisant un ennemi supplémentaire :
"Pour la même raison que les poissons n'ont pas la queue sur la tête".

On peut se demander pourquoi Frédéric SAUVAGE choisit Honfleur pour étudier et mettre au point son hélice.

En fait, la démarche de notre inventeur était parfaitement logique. Pour lui, l'ennemi à combattre c'était l'adaptation bâtarde des roues à aubes actionnées par les tout nouveaux moteurs à vapeur.

En parlant des navires ainsi équipés, "ils ont l'air de bourriques avec des mannequins" déclarait-il joliment. A cette époque, il existait, depuis 1820, semble-t-il, un navire à aubes pour assurer la navette Honfleur/Le Havre.

Il faut se souvenir que, pour garantir la libre circulation des navires jusqu'à Rouen, il n'existait aucun pont franchissant la Seine entre l'Estuaire et la capitale de la Normandie. Autrement dit, au temps des diligences, pour aller du Havre à Caen par exemple, il fallait ajouter 150 kilomètres de plus à la distance à vol d'oiseau.

C'est la raison pour laquelle, depuis le XV° siècle, les navettes Harfleur/Honfleur, puis Le Havre/Honfleur eurent de beaux jours devant elles.

Il n'est donc pas étonnant que, dès que le mariage de la vapeur et des roues à aubes a été consommé, le "bateau du Havre" ait été équipé avec cette application technique toute nouvelle, même si elle comportait de graves inconvénients. Malgré tout, la ligne Honfleur/Le Havre sera assurée par ce type
de navire jusque dans les années 1935, date de la fermeture de la ligne et de la mise en place du bac de Berville.

En étudiant l'estuaire de la Seine, son trafic potentiel, les difficultés de la traversée, SAUVAGE estima que son hélice trouverait là une application idéale et une alternative intéressante à la fois à la vapeur et même à la voile puisqu'il existait des navettes avec les deux types de propulsion.

En 1832, SAUVAGE s'installa donc chez une dame Fortier, demeurant dans le quartier du Poudreux.
Il y avait là une fontaine et un bassin dans lequel il put faire évoluer ses maquettes de canots équipés de sa fameuse hélice en fer blanc, actionnée par un système de ressort.

Il passa rapidement au modèle au-dessus en faisant l'acquisition d'un bateau de pêche bon pour la réforme. Il rencontra alors à Honfleur un certain Mr Dubourg, forgeron de son état, qui s'enflamma pour le projet de notre inventeur et mit à sa disposition sa forge afin de confectionner une hélice digne de ce nom.

C'est ainsi que la première hélice de l'histoire de la marine a été bricolée sur l'enclume d'un forgeron (ou d'un maréchal ferrant...) de Honfleur en 1832.


Après avoir monté cette hélice sur son bateau de pêche vermoulu, il fit des ronds dans l'eau en actionnant une manivelle à main démultipliée pour la faire tourner. Cela se passait dans le Vieux Bassin disent les uns, dans le Bassin Carnot disent les autres.

Avant d'envisager d'équiper un bateau avec une hélice couplée à un moteur, SAUVAGE conçut un ingénieux système pour remplacer la manivelle : "huit hommes par un mouvement continu d'ascension" devaient actionner par leur propre poids en mouvement l'arbre de l'hélice par l'intermédiaire de chaînes de Vaucanson. On imagine, en effet, huit gaillards grimpant sur une échelle qui se dérobe constamment sous leurs pieds et actionnant ainsi une hélice qui permet à des navettes Honfleur/Le Havre d'assurer la traversée.

Le journal du Havre était dithyrambique : "Nous attendons avec impatience l'application de son nouveau procédé, pour lequel il a obtenu (SAUVAGE) un brevet de 15 ans, à de grands bateaux de passagers, qui permettront de maintenir les places à bas prix, sans perte d'argent pour l'entrepreneur
et qui surmonteront la répugnance des personnes qui n'osent encore monter sur un bateau à vapeur.
Ce dernier mode a du reste l'inconvénient dêtre très dispendieux. Mais pour un passage aussi court
que celui du Havre à Honfleur, il suffit d'un moteur bien moins énergique, et le système si simple de
Mr SAUVAGE, avec beaucoup moins de perte de force, sera, nous le pensons, suffisant pour que la
traversée se fasse avec économie, sureté et célérité."

On peut être sceptique sur la pérennité de ces "moteurs" humains à pédales !

C'est pourtant avec cet équipage que SAUVAGE effectua la première traversée de l'estuaire avec une hélice pour seul moyen de propulsion, sur son bateau de pêche baptisé pompeusement "L'INDUSTRIE".

Tout bien réfléchi, l'entreprise était pour le moins hasardeuse. La traversée de l'estuaire n'était pas toujours une partie de plaisir lorsque les courants et les vents décidaient de jouer leur partition chacun de leur côté.

Les passagers du "Bateau du Havre" en savaient quelque chose. Le "voyage" pouvait durer d'une à quatre heures suivant les caprices de la météo.

C'est dire que vouloir passer cet estuaire agité avec une barque qui prenait l'eau, sans voile ni rame, propulsée par une hélice expérimentale, actionnée par quatre gaillards pédalant, relevait de la gageure d'un professeur Nimbus inconscient plutôt que d'une prouesse de marins chevronnés !

SAUVAGE dans son enthousiasme communicatif avait réussi à entrainer dans son expèrience trois honfleurais : un certain capitaine Voisard, Mr Bouvier, citoyen très connu à son époque. Le nom du troisième passager a été oublié. Peut-être s'agissait-il du forgeron Dubourg chez qui avait été bricolé la fameuse hélice ?

En fait, notre inventeur savait très bien que le moteur à vapeur était le seul moyen efficace pour actionner son hélice. Il avait commencé à construire à Honfleur un navire de 60 tonneaux qui devait être équipé d'un moteur de 10 chevaux vapeur qu'une société anglaise s'était engagée à fournir à SAUVAGE, moyennant une participation dans les bénéfices de l'entreprise, qui devait assurer la navette Honfleur/Le Havre.


Contre toute attente, les Anglais exigèrent le règlement comptant du moteur. SAUVAGE n'en avait pas les moyens et c'est, sans doute, la raison pour laquelle il décida de faire envers et contre tout la
traversée avec ses galériens d'un nouveau genre.

Les livres d'histoire n'ont pas retenu l'aventure de ces quatre marins d'occasion et inconscients.
Bien sûr ce n'était pas le premier voyage sur la lune ! Néanmoins, cette traversée tout de même historique n'aurait pas du être oubliée compte tenu de la technique nouvelle utilisée avec succès.

Nos quatre compères réalisèrent, malgré tout, qu'ils avaient eu une certaine chance de pouvoir arriver sains et saufs au Havre. Ils ne tentèrent d'ailleurs pas de faire le voyage en sens inverse. Par contre, le retentissement de cet évènement ne fut pas, à loin près, ce que SAUVAGE en attendait.

"L'Industrie" restera à quai au Havre jusqu'en 1838. SAUVAGE regagnera Paris pour se coltiner avec les bailleurs de fonds potentiels et les fonctionnaires du Ministère de la Marine.

Si ses contemporains sont grandement responsables, il faut reconnaître que notre inventeur ne se donna pas les moyens de faire triompher ses idées et sa technologie. La raideur de son caractère, sa susceptibilité, son intransigeance, son refus à tout compromis, sa maladresse furent ses pires ennemis au même titre qu'une administration conservatrice et des constructeurs de roues à aubes craignant pour la pérénnité de leur technique, sans oublier tous les grincheux, les envieux et les conservateurs de tout poil.

Seuls les anglais avaient tout compris. Avec leur lucidité, leur pragmatisme et leur cynisme légendaires ils profitèrent sans difficulté de notre naïf inventeur.

En 1832, lorsque, sagement, SAUVAGE déposa son brevet il prit soin de prendre une patente de sauvegarde couvrant aussi l'Angleterre. Le tout fut enregistré officiellement le 28 mai 1832.

Négligent, il oublia de régler les annuités de cette patente aux autorités britanniques.

Les anglais lui proposèrent d'annuler le montant des annuités impayées et lui offrirent une somme
parait-il très importante avec en contrepartie, bien sûr, le droit d'exploiter à leur profit l'invention de SAUVAGE.

Cocardier et fulminant, notre homme refusa catégoriquement : "Mon hélice est française et restera française !".

Cyniques, les anglais annulèrent l'extension du brevet de SAUVAGE puisque les annuités n'avaient pas été réglées, se donnant ainsi les mains libres pour agir sans crainte de procès ultérieur.

Peu de temps après, SAUVAGE reçut la visite d'un quidam britannique qui, en le caressant vraisemblablement dans le sens du poil, réussit à lui tirer les vers du nez, se fit expliquer par le menu le principe génial de son invention avec démonstration à l'appui, sous l'oeil réprobateur et lucide de ses fils.

Comme par hasard, quelques mois après, Pettit Smith, l'ingénieur anglais, reconnu dans son pays comme l'inventeur de l'hélice anglaise, déposa à son tour un brevet à Londres. Il eut même le culot

de demander l'extension de son brevet pour la France. Tout de même, là, les fonctionnaires du service des Brevets refusèrent compte tenu du plagiat manifeste de l'invention de SAUVAGE.

Smith construisit un navire d'essai baptisé "l'Archimède" actionné par un moteur à vapeur et l'hélice anglicisée de SAUVAGE.


Il battit à la course les bateaux à aubes et fit le tour de la Grande Bretagne en 45 jours.

Devant cette prouesse les autorités françaises se réveillèrent enfin et proposèrent à SAUVAGE d'équiper une corvette, "l'Ariel", et de procéder à des essais. C'était le début d'une reconnaissance
officielle. SAUVAGE, incorrigible et suicidaire, refusa cette opportunité, considérant que "l'Ariel"
n'était pas conçue pour recevoir son hélice.

En 1841, Augustin Normand entre en contact avec Frédéric SAUVAGE.

Au début du XIX° siècle, Augustin Normand avait quitté Honfleur où son chantier naval ne pouvait plus se développer compte tenu de l'envasement récurrent du port et surtout de l'augmentation de
la taille des navire à construire. Normand se trouva à la tête de la plus vaste entreprise industrielle
et navale du Havre.

Il proposa, donc, à Frédéric SAUVAGE un contrat tripartite aux termes duquel Augustin Normand, associé à un ingénieur britannique pointu, dénommé Barnes, concevait et réalisait à ses frais et à ses risques un navire équipé de l'hélice de SAUVAGE, lequel fournissait gratuitement ses données techniques et fruits de ses expèriences passées.

Parallèlement à ceci, Augustin Normand avait passé un accord avec le gouvernement français qui s'engageait à acheter ce navire dès lors que celui-ci atteindrait la vitesse de 8 noeuds.

Entre temps, l'anglais Smith qui avait copié l'hélice de SAUVAGE "renvoya l'ascenseur" à ce dernier, mais à son corps défendant. En effet, au cours d'un essai l'hélice du navire de Smith, "l'Archimède", heurtant un obstacle, se brisa partiellement et de ce fait se mit à tourner plus vite, la surface travaillante de l'hélice ayant été réduite. Par voie de conséquence, "l'Archimède" augmenta
sa vitesse.

Augustin Normand comprit l'intérêt de cette découverte due au hasard, et l'exploita immédiatement
en modifiant l'hélice de SAUVAGE, en la fractionnant en deux, puis quatre pales. L'hélice moderne était née.

Encore une fois, SAUVAGE, têtu et obstiné, refusa catégoriquement qu'on modifiât la forme de son hélice. Palabres, discussions interminables et disputes finirent par pousser SAUVAGE à partir en claquant la porte.

Augustin Normand passa outre et poursuivit la construction du navire baptisé "Napoléon".

Ainsi, dix ans après la traversée de "l'Industrie", de Honfleur au Havre, le "Napoléon" fut lancé en décembre 1842 et entreprit au printemps 1843 ses premiers essais au grand dam de ce pauvre
SAUVAGE qui se répandait en récriminations et articles indignés dans la presse Havraise.


A ce moment précis, des industriels particulièrement sordides, intéressés à acheter le brevet de SAUVAGE pour l'invention de son réducteur, au moindre prix, poussèrent les créanciers de celui-ci à exiger le règlement de ses dettes, qui s'élevaient à dix mille francs, de façon à le mettre dans un situation telle qu'il ne pouvait refuser une offre même dérisoire. Il se retrouva, donc, enfermé à la prison du Havre pour dettes.

Pendant ce temps, les essais du " Napoléon " progressaient et étaient si concluants que le gouvernement reconnut enfin la supériorité indiscutable de l'hélice sur la roue à aubes.

Il eut été décent, élémentaire, qu'on fit sortir immédiatement de prison Frédéric SAUVAGE, qu'on désintéressât sur l'heure ses créanciers, et qu'on reconnût tout le mérite de SAUVAGE qui depuis 20 ans s'escrimait à obtenir la reconnaissance de son invention.

Que nenni ! Le Ministre de la Marine, un certain amiral Baudin, suggéra, lorsqu'il apprit que SAUVAGE était enfermé, de faire une souscription publique pour désintéresser les créanciers de notre infortuné prisonnier, lui qui venait de donner à son pays une invention révolutionnaire. Il est
difficile d'imaginer réaction plus mesquine, plus lamentable de la part de l'autorité gouvernementale.

Mieux encore, le Journal du Havre, qui avait été jusqu'ici favorable à SAUVAGE, avait changé de
Directeur. Le successeur de Mr Corbière, qui n'aimait pas SAUVAGE, écrivit dans son numéro du 27 février 1843 que l'invention de l'hélice revenait à un certain mathématicien Poncton, ainsi qu'à deux ingénieurs, Duquet et Dubost : "grâce à l'initiative de Mr Normand, l'idée de Poncton, vivifiée par la puissance de la vapeur d'eau dont la découverte était due au génie d'un autre français Denis Papin, allait être appliquée, après 80 ans, à un batiment de l'Etat... Plusieurs inventeurs depuis Poncton, entre autres Mr SAUVAGE, avaient essayé d'appliquer son idée sans aucun résultat".

On ne peut pas être plus perfide !

Fort heureusement des voix s'élevèrent pour prendre, enfin, la défense de SAUVAGE !

Alphonse Karr, le polémiste à la mode connu pour ses articles virulents, prit fait et cause pour le prisonnier à l'hélice, dans son journal satirique Les Guêpes, le Canard Enchainé de l'époque.

Karr fréquentait assiduement Honfleur et Sainte Adresse où il recueillit SAUVAGE pendant près d'un an, bien avant son incarcération.

"Pourquoi" écrivait-il "SAUVAGE est-il mis à la porte de son invention ?"

"Est-ce donc ainsi qu'on récompense, en France, le génie et le dévouement à une idée féconde ?"

"C'est un tache pour une époque, c'est une tache pour un pays, c'est une tache pour un règne !"


On le sortit donc enfin de prison et on voulut l'associer au succès du "Napoléon" qui devait appareiller pour le Tréport de façon à le présenter à Louis- Philippe, en vacances dans le château familial d'Eu.

Maladroit encore une fois, mais fidèle à lui-même, SAUVAGE refusa de faire partie du voyage.

Louis-Philippe n'apprécia pas. C'est Augustin Normand qui reçut au Tréport la Légion d'Honneur
du Roi des français. Augustin Normand eût l'élégance de faire remarquer à Louis-Philippe que SAUVAGE aurait du être décoré avant tout autre.

"Mais le gouvernement, dans sa munificence, accorda à SAUVAGE, en décembre 1843, une indemnité de 2.500 francs que le Ministre de la Marine Mackau fit convertir, non sans peine, en rente viagère."

Royale mesquinerie quand on sait que SAUVAGE avait dépensé plus de 200.000 francs pour ses expèriences !

Outre les ennemis que SAUVAGE s'était fait par ses maladresses, son entêtement et son mauvais caractère, il y en avait bien d'autres, d'abord et avant tout la malchance :

- En 1811, il s'intéressait fort à la propulsion des navires lorsqu'il travaillait encore au Génie Militaire de Boulogne. Il aurait pu arriver beaucoup plus rapidement aux résultats de 1833 si Napoléon n'avait pas décidé brusquement d'arrêter son projet d'invasion de l'Angleterre et de fermer les bureaux où SAUVAGE officiait.

- Dans les années 1838, " il avait été prévu que Louis-Philippe visitât à Paris le canot à manivelle de SAUVAGE, visite qui aurait pu avoir une grande influence sur les destinées de l'invention et de l'inventeur, mais elle fut remise à cause de la naissance du Comte de Paris, et elle n'eût jamais lieu "

- Outre le fait que notre inventeur trouva chez les fabricants de roues à aubes des adversaires acharnés, les marins des remorqueurs du Havre, craignant à juste titre ce nouveau système de propulsion, ne lui ménagèrent par leur inimitié.

- Enfin, SAUVAGE trouva toujours des adversaires systématiques au Ministère de la Marine, car il
ne faisait pas partie "des ingénieurs du gouvernement".

Malade, asthmatique, rhumatisant, mais à l'abri du besoin, il se réfugia chez son frère à Abbeville.
Renonçant à ses inventions, il sombrera dans une mélancolie telle qu'il finira sa vie dans un asile de fous à Paris, et mourra en 1857.

Avant la fin du siècle, toutes les marines du monde adoptèrent de façon définitive l'invention qui aurait dû lui apporter une célébrité qu'on ne lui accorde encore aujourd'hui que du bout des lèvres.


BIBLIOGRAPHIE

- C.PAILLART : Frédéric Sauvage, sa vie, son oeuvre.

- Procès verbal de l'Inauguration du Monument élevé par la ville de Boulogne-sur-Mer à Frédéric Sauvage en 1881.

- Frédéric Sauvage et l'Hélice propulsive de Lucien Percepied (Les Publications techniques)

- Le Havre - Promenades et causeries de Edmond Spalikowski (Editions Maugard 1934)

- Histoire de quatre inventeurs français par le Baron Ernouf (Hachette 1884)

- PRESSE :

Le Journal du Havre 1833 et 1843
L'Echo Honfleurais 1857 - 1858 - 1908 - 1925 -1927


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